Humanisme-Ecologie-République

Humanisme-Ecologie-République

François Berger : "Le transhumanisme est un charlatanisme dangereux"

Prônant un positionnement ferme des scientifiques contre cette idéologie, le neuro-oncologue François Berger appelle à encadrer les innovations majeures dont les patients ont besoin.

Le neurologue François Berger (Inserm) était au Collège des Bernardins pour le Grand débat Science et conscience, le 9 avril 2016. © Collège des Bernardins

François Berger, neuro-oncologue, lors d'un colloque organisé par Sciences et Avenir au collège des Bernardins. ©Sciences et Avenir

Sciences et Avenir : Vous vous apprêtez, avec des confrères, à lancer un appel à un moratoire contre le transhumanisme. Pourquoi ?

François Berger : Le transhumanisme est une idéologie apparue aux États-Unis dans les années 1950, qui revendique l’amélioration de l’humain par l’intégration de nouvelles technologies telles que des dispositifs électroniques. Et cela afin d’augmenter ses performances, lui donner une longévité accrue, voire l’immortalité. Les transhumanistes vendent une notion de « bien-être » au nom duquel on pourrait tout se permettre sans régulation, ce qui revient à tuer la différence entre le « normal » et le pathologique. Ce mouvement, soutenu par les géants américains de la high-tech de la Silicon Valley en Californie — comme Google — est en train de prendre racine en Europe. Certains essayistes en assurent la banalisation en France. Or l’humain amélioré n’est pas l’objectif de la médecine. En outre, intervenir sur une personne saine est potentiellement très dangereux. Voilà pourquoi il faut un positionnement ferme des scientifiques contre le transhumanisme, qui est à prohiber.

Pourtant, ne prônez-vous pas vous-même l’innovation dans votre pratique scientifique ?

Bien sûr, mais pas de cette façon ! La technologie offre des opportunités extraordinaires chez certains patients, mais pas sur les personnes saines ni à n’importe quel prix. Ce sera le point clé du moratoire : n’intervenir que sur des gens malades, car nous n’avons pas le droit de risquer de provoquer des effets secondaires, inhérents à toute intervention, chez une personne saine. Ce moratoire n’est pas un principe de précaution, au contraire. Il est là pour encadrer les innovations majeures dont les patients ont besoin.

Les patients ont-ils tant besoin d’innovations technologiques ?

En consultation, dans 95 % des cas, je rencontre des patients atteints de glioblastome [tumeur du cerveau] ou de maladies neurodégénératives, dont les chances de survie ou de guérison sont malheureusement faibles, quelle que soit la thérapie proposée. Pourquoi ? Parce que le cerveau est tellement inaccessible que nous avons toutes les difficultés à développer des médicaments. Les nouveaux outils nés de ce que l’on appelle la « micro nanotechnologie » [technologie miniaturisée] et de l’électronique, comme les puces ou les implants, ouvrent de nouvelles pistes. Déjà, les électrodes de neurostimulation implantées au plus profond du cerveau soulagent les malades de Parkinson. De même, des interfaces cerveau-ordinateur permettent de traduire le signal du cerveau de paraplégiques pour qu’ils parviennent à activer directement une prothèse. Il faut continuer, faire de la recherche, informer le patient et sa famille de l’innovation, mais ne pas leur vendre des utopies technologiques, et — surtout — ne pas nuire, selon le primum non nocere cher à tout médecin.

Est-ce pour cette raison que vous décidez de quitter Clinatec ?

Lorsque j’ai rejoint Clinatec, né d’un partenariat avec le CEA, j’ai pensé que nous allions accélérer les innovations des micronanotechnologies pour la santé. Mais je me suis aperçu qu’amener les malades dans cette enceinte était très coûteux car il fallait fonctionner à distance du centre hospitalier universitaire (CHU), avec des infrastructures très lourdes servant pour peu de patients. Surtout, je devenais « technopush » : en m’éloignant du flot quotidien des malades de l’hôpital, ce n’était plus leur réalité et leurs besoins qui s’imposaient à moi, mais l’utopie technologique.

Quelle est cette utopie technologique dans laquelle vous dites être tombé ?

Nous avons développé par exemple un cathéter à chambre implantable [tube implanté dans une veine du malade pour administrer les chimiothérapies] recouvert de détecteurs en nanoparticules. Ceux-ci peuvent déclencher une alarme lorsqu’ils rencontrent un élément néfaste dans le sang, comme des cellules cancéreuses. Je suis allé démarcher un industriel pour lui vendre la nouveauté. Il m’a répondu. « Très intéressant! Mais vous avez juste oublié l’essentiel: lutter contre les infections. Car la réalité actuelle est que 20 % des chambres implantables s’infectent. C’est une catastrophe pour les patients. » J’ai compris qu’il fallait retourner dans le flux des malades.

Un médecin n’aurait donc pas sa place dans un labo du CEA ?

Si ! En interagissant avec les ingénieurs, nous avons imaginé de nouvelles technologies pleines de perspectives pour les patients. Nous y avons notamment conçu un programme européen (Brainomics) qui utilise des puces de silicium nanoporeux pour aller capter de l’information dans le cerveau de malades d’Alzheimer ou de Parkinson. Une sorte de « biopsie du futur » pour maladies neurodégératives. Une vraie rupture. Mais ces innovations doivent être faites en fonction des besoins des patients, pas des rêves des ingénieurs.

Votre prise de position récente contre le transhumanisme n’est-elle pas une façon de poursuivre vos travaux en vous donnant bonne conscience ?

Quelqu’un qui transfère pour la première fois de l’innovation technologique chez l’humain a toujours mauvaise conscience. À chaque nouvelle expérimentation, nous sommes en effet confrontés à nos "premiers patients" avec l’obsession de ne pas leur nuire. Même si nous savons qu’ils ne tireront pas de bénéfice pour eux-mêmes.

Au final, pensez-vous, comme les transhumanistes, que le cerveau humain puisse s’améliorer grâce à la technologie ?

C’est du charlatanisme dangereux. Le concept d’augmentation de la mémoire par des technologies, vanté par les transhumanistes, repose ainsi sur des bases non valides. Les transhumanistes en sont restés à une vision cybernétique des années 1970. Or un cerveau se modèle avec l’histoire du sujet et son interaction avec l’environnement. Il lui faut oublier pour bien fonctionner. Et si le libre arbitre ou la créativité existent, c’est à condition de ne pas susciter d’hyper performance dans un domaine. C’est un équilibre subtil. Si une fonction augmente d’un coup, le déséquilibre, puis la pathologie, s’installent.

 

Source :

 

                       

Par Elena Sender Publié le 20-08-2016 à 11h00

//www.sciencesetavenir.fr/sante/cerveau-et-psy/20160818.OBS6520/francois-berger-le-transhumanisme-est-un-charlatanisme-dangereux.html

Interview initialement parue dans le mensuel Sciences et Avenir n°834/juillet 2016

 

Retrouvez ci-dessous l'intervention de François Berger lors du colloque Science et Conscience organisé par Sciences et Avenir le 9 avril 2016 :

//www.sciencesetavenir.fr/sante/cerveau-et-psy/20160415.OBS8586/video-pour-ce-neurologue-le-transhumanisme-est-un-crime-contre-l-humanite.html

 



05/09/2016
1 Poster un commentaire

A découvrir aussi


Inscrivez-vous au site

Soyez prévenu par email des prochaines mises à jour

Rejoignez les 609 autres membres