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Corruption et népotisme: la France rongée par la colère anti-élus

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A Lyon ce week-end, la polémique sur les rémunérations perçues par l'épouse de François Fillon se retrouve au cœur des Assises présidentielles du Front national et du meeting d'Emmanuel Macron. Une politique emblématique de ce que les Français reprochent à leurs élus: se servir avant de servir

Combien gagnez-vous vraiment ? Cette question, tous les élus français ont eu, un jour ou l'autre, à y répondre lors des rencontres avec leurs administrés. Logique. La plupart, pour en finir avec les doutes, renvoient aux barèmes officiels. Exemple pour les députés: 7000 euros bruts mensuels (5500 euros environ après décompte des charges sociales), plus 5700 euros d'indemnités de représentation dans leur circonscription, et la fameuse enveloppe de 9500 euros par mois pour payer leurs collaborateurs, dans laquelle François Fillon a puisé pour rémunérer son épouse Penelope entre 1998 et 2012.

Cumulards et jetons de présence

Problème, cette grille est loin d'être limitative: «Les élus français vivent bien, très bien, sur le dos de la République, s'indigne Philippe Pascot, auteur du best-seller «Pilleurs d'Etat» (Ed. Max Milo). Il y a les cumulards qui empilent les indemnités. Il a ceux qui profitent çà et là de «jetons de présence» à la tête de tel ou tel office public. De très nombreux élus, en France, ne sont plus au service du public, mais à leur propre service».

Délits d'élus

La charge est rude. Elle se retrouve décuplée, ces jours-ci, par l'affaire du «Penelopegate». Accusé d'avoir rémunéré son épouse pour un emploi fictif d'assistante parlementaire pendant près de dix ans, le vainqueur de la primaire de la droite française se défend bec et ongles en jurant que celle-ci a bien travaillé, et que les révélations du Canard enchaîné sont un «coup d'Etat institutionnel» alimenté par la gauche au pouvoir. François Fillon répète aussi en boucle qu'il est légal, en France, de rémunérer des membres de sa famille lorsqu'on occupe une fonction élective. Vrai. Mais le fait qu'un livre comme «Pilleurs d'Etat», suivi d'un second tome «Délits d'élus» (Ed. Max Milo) se soit si bien vendu malgré l'omerta de la presse hexagonale est révélateur.

Liste de casseroles

L'auteur, ancien conseiller régional d'Ile de France et ancien maire adjoint d'Evry, a travaillé dans ces deux fonctions aux côtés de l'ancien premier ministre socialiste Manuel Valls. Son profil d'activiste turbulent, populiste en diable, lui a valu d'être vite politiquement marginalisé. Ses ouvrages, qui listent les «casseroles» d'une centaine d'élus français, nommés et mis sur le grill, sont-ils une vengeance ? «Posez la question autour de vous en France, nous explique-t-il. Le malaise est réel. Les professionnels de la politique sont perçus comme des profiteurs parce qu'une grande majorité...se comportent effectivement comme des profiteurs».

Cure d'amaigrissement

Ce sentiment est assez partagé. En septembre 2016, une enquête réalisée par la très sérieuse et socialiste Fondation Jean Jaurès a montré que 78% des personnes interrogées veulent «contrôler davantage les élus», refusant en particulier le cumul des mandats. 75% plébiscitent l'organisation de référendums d'initiative populaire qui permettraient de «contrôler l'action de leurs représentants». En 2014, selon un autre sondage, 60% des Français étaient favorables à une cure d'amaigrissement sévère du «mille-feuilles territorial» (communes, régions, départements, intercommunalités), qui, à chaque strate, offre des opportunités électives. Un regroupement très critiqué des régions, en 2015, a bien eu lieu. Mais il n'a pas changé ce sentiment dominant: «L'image des politiciens professionnels est, de fait, dangereusement mauvaise. Et l'insistance de certains candidats comme Emmanuel Macron à opposer aux élus de futurs candidats issus de la société civile n'arrange rien» s'inquiète le politologue Dominique Wolton, auteur de «Communiquer c'est vivre» (Ed du Cherche Midi).

Emplois fictifs déjà

Listons quelques affaires. En 2004, l'ancien premier ministre Alain Juppé et l'actuel directeur de la campagne Fillon, Patrick Stefanini, sont condamnés pour les emplois fictifs de la mairie de Paris sous Jacques Chirac. En 2000, l'ancien patron du FMI Dominique Strauss Kahn doit démissionner du Ministère des finances en raison de son implication dans l'affaire d'une mutuelle étudiante, la MNEF, dans laquelle l'actuel ministre PS Jean-Marie Le Guen est aussi mis en cause. Dans les années 90, la presse découvre que l'ancien président François Mitterrand a logé sa maitresse Anne Pingeot et leur fille Mazarine aux frais de l'Etat pendant ses deux septennats. Le 1er mai 1993, l'ancien premier ministre Pierre Bérégovoy se donne la mort pour avoir été injustement soupçonné dans une histoire de prêt immobilier... 

Idée d'une classe politique pourrie

Vieux sujet culturel des rapports entre politique et argent dans une France catholique et dans cette monarchie républicaine qu'est la Cinquième république: «Après la guerre, le mythe de l'intérêt général et de la résistance, perpétué par le Général de Gaulle, a créé une distance idéologique entre l'argent et la politique, expliquait en 1993 l'universitaire Yves Meny dans un article de la revue Pouvoirs. Or cela a basculé à partir des années 70, avec le retour des scandales politico-financiers sous Pompidou, Giscard, puis Mitterrand, Chirac et Sarkozy. L'idée d'une classe politique pourrie s'est diffusée à nouveau, renouant avec les années trente».

Polémique déplacée

Donc ? «Le problème est le népotisme qui est une autre forme de corruption, affirme-t-on à Transparency International, l'organisation dont le dernier rapport note qu'il n'existe pas, dans le pays «une base de données publique essentielle qui recense les condamnations pour corruption». L'ancienne ministre de la Culture Fleur Pellerin, longtemps militante socialiste, corrige le tir. Enarque, juge à la très respectée Cour des Comptes, cette dernière est l'une des rares responsables politiques - comme l'ancien ministre de droite Bruno Le Maire ou le candidat à la présidentielle Emmanuel Macron - à avoir démissionné de son statut de haut fonctionnaire, et à avoir donc renoncé à l'emploi à vie qui va avec. Mieux: elle a rejoint le secteur privé après avoir été congédiée au début 2016 par François Hollande, et pilote aujourd'hui un fonds d'investissement technologique, Korelya Capital. «La polémique sur la rémunération des élus est déplacée explique-t-elle. Ils ne sont pas si bien payés que cela. C'est un travail épuisant, indispensable à la vie démocratique. Mais il y a en France un problème de caste, de coupure entre le monde politique et le monde réel».

Légal ou pas ?

François Fillon est, selon ses partisans, attaqué injustement parce qu'il propose justement des réformes drastiques pour le pays. Voire. L'exemple de son épouse - qui a dans un entretien filmé en 2007 nié avoir jamais travaillé pour son mari - est tout de même accablant selon beaucoup d'observateurs. «Fillon fait de la politique depuis la fin des années 70. Son premier mandat de député remonte à 1981. Il a exercé tous les mandats, toutes les fonctions sans discontinuer pendant trois décennies, en cumulant de nombreuses fonctions et salaires. Est-ce normal ?» interroge le député PS René Dosière, spécialiste de l'utilisation des fonds publics. Fait intéressant: René Dosière, qui a un seul mandat, répète en même temps que ce qu'a fait Fillon est «a priori légal».

Rêve de démocratie directe

L'actuelle campagne présidentielle, avec en embuscade le discours populiste et anti-élites de la candidate d'extrême-droite Marine Le Pen, est emblématique. Emmanuel Macron, devenu l'un des favoris en moins d'un an, a en effet promis 50% de candidats issus de la société civile aux législatives. Plus révélateur encore: cet ancien ministre pilonne les partis traditionnels, cultive sa distance, et joue dans le registre de l'homme neuf, même si un livre récent lui reproche d'avoir abusé des «frais de bouche» l'an dernier, lorsqu'il était ministre de l'Economie. Et il profite de n'avoir jamais été élu: «Tous ceux qui lui reprochent de n'avoir jamais été maire ou député font une erreur, nous expliquait en 2016 le patron du parti centriste UDI Jean-Christophe Lagarde. Les Français sont en train de divorcer de leurs élus comme ils ont divorcé des médias. Ils se mettent à rêver de démocratie directe». Et, peut être, d'un pays moins rythmé par les affaires politico-financières.

Source :

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Richard Werly, Paris Publié samedi 4 février 2017 à 13:12.

https://www.letemps.ch/monde/2017/02/04/corruption-nepotisme-france-rongee-colere-antielus



06/02/2017
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